Le Monde on Film Makers and Opera

L’opéra au cinéma, entre chic et surprise
LE MONDE | 30.09.04 | 14em5
La mise en scène d’opéra est, pour des cinéastes comme Benoît Jacquot, Atom Egoyan, Robert Altman… l’occasion d’expériences exceptionnelles.
“Il y a dans l’opéra un truc qui gratte le cinéaste” : Benoît Jacquot, qui vient de faire ses débuts de metteur en scène d’opéra avec Werther, de Jules Massenet, à Londres, souligne une évidence. Dès les débuts du cinéma, les collisions avec l’opéra n’ont pas manqué, depuis Géraldine Farrar, égérie du Metropolitan de New York engagée par Cecil B. De Mille pour Tentation (1915), ou Alla Nazimova jouant Salomé (1923), jusqu’à Sophia Loren, Aïaut;da au visage noirci chantant avec la voix de Renata Tebaldi (1953). La collaboration la plus célèbre du siècle entre une cantatrice et un metteur en scène n’unit-elle pas, quatre ans durant, Maria Callas et Luchino Visconti ? En cinq productions pour la Scala de Milan, dont la plus fameuse des Traviata (1955), le duo magnifique réinventa le chant et le spectacle.
Serait-ce de cet illustre exemple que revent les directeurs d’opéra qui, ces dernières années, convient de plus en plus les cinéastes pour de nouvelles productions ? On a beaucoup parlé de l’engagement du Danois Lars von Trier pour un Ring à Bayreuth en 2005. Las, l’auteur de Dogville (2003) a annulé. Au Los Angeles Opera, les pourparlers avec George Lucas pour une mise en scène du Ring – là encore – ont échoué. Les élucubrations informatiques du maître de La Guerre des étoiles ont été jugées trop couteuses.
“Le Ring par Star Wars, c’est le supermarché à l’opéra !” L’actuel directeur de l’Opéra de Paris, Gérard Mortier, ne mâche pas ses mots. Pour lui, tout cela s’apparente avant tout à une affaire de marketing. “Faire une mise en scène avec un nom connu du cinéma, cela fait chic. Cela évite de travailler au renouvellement du répertoire et ça occulte l’absence de création. Sauf cas d’exception – je pense à Chéreau, à Visconti -, ce que j’ai pu voir la plupart du temps m’a paru plutot ringard et conventionnel. Les cinéastes ont l’habitude de tout diriger, des mouvements de la caméra au montage alors que l’opéra a son propre rythme, qui est celui de la musique. Et puis, ils sont encore empetrés dans le réalisme, qui prévaut toujours en dépit de tous les effets spéciaux. Nous, à l’opéra, ça fait longtemps qu’on en a fini avec ça !” Gérard Mortier regrette cependant les Contes d’Hoffmann qu’il envisagea un temps avec David Lynch, pour Salzbourg, ou le Pelléas avec André Delveau, qu’il a abandonné trop vite.
Si les projets avortés sont légion, c’est aussi parce que “les rythmes de l’opéra et du cinéma sont difficilement compatibles”, précise Atom Egoyan. Depuis 1996, le cinéaste canadien d’origine arménienne travaille régulièrement à l’opéra. “A la sortie d’Exotica, en 1994, le directeur de la Canadian Opera Company m’avait contacté. Le film parle de voyeurisme, de désir frustré, de fétichisme, ce qui faisait de moi, à son avis, un choix naturel pour Salomé.”
“UNE FUSION ABSOLUE”
Egoyan livra une Salomé spectaculaire, qui remporta un grand succès public et fut “une expérience extraordinaire”. Son travail pour la scène et le cinéma paraît dès lors indissociable : “Dans tous mes films, j’ai travaillé sur la musique, utilisé des motifs pour représenter des personnages ou des idées. L’opéra permet une fusion absolue de tous les arts. J’y trouve, par exemple, l’occasion de me confronter aux questions d’art contemporain qui m’agitent. Sur scène comme dans des installations, on peut explorer le lien entre l’espace scénique et l’image.”
Ou entre l’image et l’espace : ainsi le film de Robert Altman Un mariage (1978) renaîtra sur la scène du Chicago Lyric Opera, réinventé par le compositeur William Bolcom. S’il a déjà mis en scène deux opéras, le cinéaste américain s’avoue “agréablement surpris” par cette expérience originale : après avoir écrit le livret avec Arnold Weinstein, il va le mettre lui-meme en scène. “J’ai le film bien en mémoire, mais, franchement, j’ai une préférence pour le livret, confie-t-il à l’approche des répétitions, programmées début novembre. Il y avait quarante-huit personnages dans le film, nous en avons condensé un certain nombre et je trouve le résultat plus intense.”
Vittorio Gassman ou Lilian Gish dans le film, Jerry Hadley et Catherine Malfitano sur la scène de Chicago. “Ce sont tous des acteurs, après tout”, grommelle Robert Altman. La fameuse question de la direction des chanteurs n’agite pas davantage Atom Egoyan, qui se borne à préciser que “les limites physiques du chanteur doivent etre respectées”.
Pour Marthe Keller, ce qui doit etre respecté avant tout, c’est la musique. L’actrice vient de passer haut la main l’examen du Metropolitan de New York avec un Don Giovanni présenté ce printemps et prépare pour septembre 2005 un Sophie’s Choice, du compositeur anglais Nicholas Maw, à la Deutsche Oper de Berlin. “L’expérience de la scène et, d’une certaine façon, de la musique m’a appris la simplicité. Ce qui n’est pas le plus facile ! Mais je pense que le péril du cinéaste est paradoxalement son oeil, beaucoup plus développé que son oreille, qui l’incite à privilégier les effets au détriment de l’émotion.”
A l’instar du théâtre à partir des années 1960, le cinéma aura-t-il à son tour pour mission de sauver l’opéra de la déshérence scénique et dramaturgique ? Le théâtre, en apportant une théorisation, avait renforcé le role du metteur en scène interprète capable de transcender l’œuvre par sa lecture. Le cinéma, qui utilise les instruments d’une société en prise directe avec l’image et l’information, saura-t-il éviter les miroirs aux alouettes ? Le mythe Callas-Visconti a sans doute encore de beaux jours devant lui.
Florence Colombani et Marie-Aude Roux
Catherine Malfitano